Santé Sexuelle Féminine

L’hypothyroïdie altère significativement la fonction sexuelle également chez la femme.

Analyse par Jacques Buvat, Lille, France

D’après l’article de G. ATIS, A. DALKILINC, Y. ALTUNTAS, A. ATIS, T. CASKURLU, et E. ERGENEKON. Sexual Dysfunction in Women with Clinical Hypothyroidism and Subclinical Hypothyroidism. J. Sex Med 2010;7:2583-2590.

L’hypothyroïdie est une affection fréquente chez l’homme, et plus encore chez la femme. Elle est parfois secondaire à une pathologie hypotalamo-hypophysaire, mais c’est surtout sa forme primaire, liée à un défaut de secrétion de la glande thyroïde elle-même, qui est la plus fréquente. Cette dernière est caractérisée par une augmentation du taux circulant de TSH, qui démontre les limites du tissu thyroïdien à répondre à la tentative des centres hypothalamo-hypophysaires de lui faire normaliser les taux circulants d’hormones thyroïdiennes. Selon le degré de l’affection, on distingue les hypothyroïdies dites cliniques, au cours desquelles la TSH élevée, et la fraction libre de la thyroxine, l’hormone thyroïdienne principale, est diminuée, et les hypothyroïdies dites subcliniques, au cours desquelles la TSH est également élevée, mais la fraction libre de la thyroxine est normale, montrant qu’en dépit de l’altération des capacités sécrétoires de la thyroïde, l’augmentation de la TSH permet encore d’obtenir un taux circulant d’hormones thyroïdiennes sensiblement normal. L’hypothyroïdie subclinique évolue souvent dans un second temps vers l’hypothyroïdie clinique.

Il a été décrit récemment que chez l’homme, l’hypothyroïdie pouvait altérer la fonction sexuelle, d’une part en retardant l’éjaculation, et peut être également en perturbant les érections. Mais très peu de travaux ont été consacrés à la femme.

Patientes et Méthodes

Pour cette raison, les auteurs, basés à Istambul, ont étudié 50 femmes sexuellement actives chez qui on venait de diagnostiquer une hypothyroïdie primaire, réparties en 25 cas d’hypothyroïdie clinique et 25 cas subcliniques. Le groupe des 25 cas subcliniques à été lui-même subdivisé en 2 sous groupes selon le degré de l’augmentation de la TSH (inférieure ou supérieure à 10 mU/l). Ce taux de 10 mU/l est le seuil a partir duquel on considère qu’il est justifié de traiter l’hypothyroïdie subclinique, eu égard à la fréquence de sa progression ultérieure vers l’hypothyroïdie clinique. Les différents groupes et sous-groupes ont été comparés à 20 femmes témoins en bonne santé, appariées par l’âge. Toutes ces femmes ont été évaluées par le Femele Sexual Function Index (FSFI), et par l’inventaire de dépression de Beck. Il a été considéré que les femmes qui avaient un score total inférieur à 26.55 au FSFI avaient une dysfonction sexuelle et on a considéré qu’il y avait dépression en cas de score supérieur ou égal à 17 à l’inventaire de Beck.

Résultats

Le diagnostic de dysfonction sexuelle féminine (DSF) à ainsi été porté chez 15% des femmes témoins, 15% des femmes avec hypothyroïdie subclinique et taux de TSH inférieur à 10, 55% des femmes avec hypothyroïdie subclinique et TSH supérieure à 10 et 56% des femmes avec hypothyroïdie clinique. Les scores moyens du FSFI étaient de respectivement 32.3, 29.2, 26, et 23.9 dans les groupes correspondants, la différence avec le groupe témoin était hautement significative pour les 2 derniers groupes. Chacun des scores des différents domaines du FSFI (désir, excitation, lubrification, orgasme, satisfaction, et douleur) était très significativement plus faible chez les femmes avec hypothyroïdie clinique que chez les femmes témoins.

Le score de l’index de dépression de Beck s’avéra significativement plus élevé chez les femmes avec hypothyroïdie clinique que chez celles avec hypothyroïdie subclinique et TSH inférieure à 10 et que chez les femmes témoins. Enfin le score du FSFI s’avéra significativement et négativement corrélé aux taux de TSH sérique, ainsi qu’à ceux de la prolactine, et du cholestérol, deux paramètres augmentés en cas d’hypothyroïdie clinique, et au score de l’inventaire de Beck.

Les scores des hormones thyroïdiennes elles-mêmes (fractions libres de la triiodothyronine et de la thyroxine étaient également corrélées avec le score total du FSFI et avec le score de chacun de ses domaines, comme avec l’inventaire de Beck. Enfin au sein de l’analyse multivariée, les trois principaux facteurs déterminant le score du FSFI étaient le score de l’inventaire de Beck, le taux de prolactine, et le fait de présenter une hypothyroïdie clinique.

Discussion et Conclusion

Les femmes hypothyroïdiennes présentent donc une prévalence significativement plus élevée de dysfonctions sexuelles que les femmes témoins d’âge comparable, et ce de façon proportionnelle au degré de leur hypothyroïdie. Les différences ne sont plus significatives en cas d’hypothyroïdie subclinique avec taux de TSH inférieur à 10 mU/l. Le mécanisme de ces altérations sexuelles peut passer d’une part par la dépression, également significativement associée à l’ hypothyroïdie, tout au moins à sa forme clinique, également par l’hyperprolactinémie, classique, quoique modérée, dans l’hypothyroïdie, et dont on sait qu’elle peut impacter négativement la fonction sexuelle, comme cela a déjà été démontré chez l’homme. Enfin l’hypercholestérolémie, complication classique de l’hypothyroïdie, peut également jouer un rôle selon les différentes corrélations observées dans cette étude.

Il est important de connaître cette possibilité d’impact de l’hypothyroïdie sur la fonction sexuelle féminine, et d’en tenir compte s’il y a lieu dans la prise en charge. Selon mon expérience il est toutefois très rare qu’une hypothyroïdie féminine soit diagnostiquée à l’occasion d’une consultation pour dysfonction sexuelle, la fatigue et le ralentissement général étant beaucoup plus fréquents et gênants, et constituant donc des signes d’appel plus précoces. Il reste cependant recommandé de doser la TSH chez les femmes consultant pour dysfonction sexuelle, ou tout au moins pour désir sexuel hypoactif.