Troubles sexuels iatrogènes ou toxiques

L’exposition professionnelle au bisphénol-A (BPA) est associée à un risque élevé de dysfonction sexuelle

Analyse par Jacques Buvat, Lille, France

A partir de l’article de Li D., et coll. Human Reproduction on line – Novembre 2009.

Des études menées chez l’animal suggèrent que le Bisphénol-A (BPA) est un disrupteur endocrinien, mais l’on ne disposait pas jusqu’à présent de preuve de son impact dans l’espèce humaine. Le BPA est présent dans des matières plastiques, spécialement des plastiques polycarbonés et des résines époxy, contenus dans des produits de consommation courante tels que les bottes pour bébé, des boîtes de rangement en plastique, et des emballages de nourriture ou de boissons. L’exposition à cette molécule est banale, puisque dans une étude ayant porté sur un échantillon représentatif de la population américaine, plus de 90 % des échantillons urinaires contenaient des taux détectables de BPA.

Les auteurs, des épidémiologistes chinois coordonnés par des collègues américains également d’origine chinoise, ont conduit une étude de cohorte pour évaluer les effets de l’exposition professionnelle au BPA sur la fonction sexuelle masculine. Ils ont donc recruté des ouvriers travaillant dans des usines à forte exposition au BPA, et dans des usines témoins, sans exposition à ce produit, et ont sélectionné les ouvriers qui y étaient les plus  exposés de par leur activité professionnelle. La fonction sexuelle a été évaluée par entretien en face à face, permettant d’évaluer des changements survenus au niveau du désir sexuel, de la fonction érectile, de la fonction orgasmique et de la satisfaction sexuelle d’ensemble depuis que les ouvriers avaient commencé ce travail, ainsi que par l’Index International de la Fonction Erectile (IIEF) et le Brief Male Sexual Function Inventory (BMSFI). Tous les autres facteurs toxiques, ainsi que les maladies associées, susceptibles d’influencer la fonction sexuelle, ont également été pris en compte.

Après ajustement pour l’âge, l’éducation, le statut conjugal, l’éventuel tabagisme, les maladies chroniques, l’exposition à d’autres produits chimiques et la durée d’exposition, les ouvriers exposés au BPA s’avèrent présenter une augmentation très importante du risque de dysfonction sexuelle : risque de difficulté à éjaculer : Odd-Ratio (OR), 7.1 ; intervalle de confiance (IC)  à 95 %:  9 – 17.6 par rapport aux ouvriers non exposés, troubles de l’érection : OR 4.5, IC 95 % : 1 - 9.8, diminution du désir sexuel : OR 3.9 ; IC 95 % : 1.8 – 8.6 ; et réduction de la satisfaction d’ensemble de la vie sexuelle : OR 3.9 : 95 % IC : 3 - 6.6. Une relation dose – réponse a été observée, sous forme d’un risque plus élevé de dysfonction sexuelle avec l’augmentation du taux cumulatif d’exposition au BPA. De plus, par comparaison aux ouvriers non exposés, les travailleurs exposés au BPA rapportèrent des fréquences d’altération de la fonction sexuelle significativement plus élevées dès l’année ayant suivi le début de leur travail dans les usines où il existait une exposition au BPA, montrant que l’impact du BPA survient rapidement. L’augmentation du risque de dysfonction sexuelle persista après avoir exclu les ouvriers qui avaient précédemment été exposés à d’autres substances chimiques ou métaux lourds à risque (qui constituaient à eux seuls 58 % des cas !).

Malheureusement, cette étude épidémiologique n’a pas inclus de dosage biologique. Il eut été particulièrement intéressant de disposer de taux de testostérone. La littérature animale montre que le BPA peut interférer avec la fonction des cellules de Leydig, et diminuer ainsi la synthèse de la testostérone. Mais il peut également affecter les récepteurs androgéniques, et par ces différents mécanismes, être à l’origine d’anomalies des organes génitaux mâles chez l’animal.

En dépit de la qualité méthodologique manifeste de cette étude, plusieurs éléments peuvent limiter l’interprétation de ses résultats :l’étude est rétrospective et l’évaluation de la fonction sexuelle et de ses changements a été basée en grande partie sur le souvenir du  patient lui-même. Par ailleurs, le stress lié au travail dans certaines usines, qui peut aussi affecter la fonction sexuelle, n’a pas été pris en compte, quoiqu’il ne semble pas que les ouvriers qui travaillaient dans des usines avec forte exposition au Bisphénol avaient été soumis à des stress psychologiques plus marqués que ceux qui travaillaient dans les usines témoins. Quoiqu’il en soit, eu égard à la banalité actuelle de l’exposition au BPA, il serait urgent de mettre en place de nouvelles études à ce sujet dans l’espèce humaine, bien qu’il faille souligner que le niveau d’exposition au BPA des sujets évalués dans cette étude était de l’ordre de 53 fois plus important que celui auquel est exposée la population générale.