Ejaculation

Les systèmes opioïdes endogènes participent eux aussi à l’inhibition du générateur spinal de l’éjaculation, au moins chez le rat.

Analysé par Jacques Buvat, Lille, France

D’après l’article de M. Carro-Juarez & G. Rodriguez-Manzo. Participation of endogenous opioids in the inhibition of the spinal generator for ejaculation in rats. Journal of Sexual Medicine 2009;6:3045-3055

Plusieurs expérimentations ont mis en évidence l’existence d’un “générateur spinal” (ou médullaire) dans le contrôle de l’éjaculation. Son activation physiologique ou pharmacologique induit une séquence d’activités pelviennes complexes aboutissant à l’éjaculation. Cette séquence inclut l’érection du pénis, ses mouvements, associés à la contraction rythmique des muscles striés génitaux, qui aboutissent à l’expulsion rythmique des secrétions séminales. Ce générateur spinal a une activité rythmique intrinsèque qui peut être modulée par différentes afférences provenant des organes génitaux via l’activation d’un mécanisme de rétro-contrôle sensoriel qui exerce des influences facilitatrices et/ou inhibitrices sur le générateur spinal.

Plusieurs études ont montré que les évènements intramédullaires qui excitent l’activité du générateur spinal de l’éjaculation sont médiés par des mécanismes impliquant de multiples systèmes de neuro-transmetteurs : noradrénergiques, sérotoninergiques, oxytocinergiques, nitrergiques et dopaminergiques. Par contre on connaît peu de choses quant à la nature des évènements qui inhibent son fonctionnement. Il a été montré que les mécanismes sérotoninergiques jouent un rôle crucial dans l’inhibition tonique descendante des réflexes sexuels. Cependant, une fois que le générateur spinal est hors d’atteinte de cette influence descendante par une section médullaire, les mécanismes rythmiques qui déterminent l’éjaculation continuent d’être modulés par des mécanismes médullaires intrinsèques comportant  des processus inhibiteurs de durée variable.

Plusieurs études ont démontré que les systèmes opioïdes endogènes sont impliqués dans les aspects appétitifs et consumatoires du comportement sexuel du rat mâle. On considère généralement que ces peptides inhibent la fonction sexuelle du mâle. Ainsi, lorsqu’on les administre par voie systémique, les agonistes des opioïdes inhibent le comportement sexuel du rat mâle. Ils diminuent la proportion de ceux qui copulent, et augmentent la latence des comportements de  monte de la femelle, et celle de l’intromission. De plus les antagonistes des opioïdes facilitent la performance sexuelle en diminuant le nombre des montes et des intromissions nécessaires pour aboutir à l’éjaculation, et en réduisant la latence éjaculatoire. Ces effets suggèrent un rôle inhibiteur des opioïdes endogènes dans le contrôle du seuil éjaculatoire. On a également montré que les opioïdes affectent l’éjaculation lorsqu’on les administre au niveau médullaire. L’injection intrathécale de morphine augmente le nombre des intromissions qui précèdent l’éjaculation tandis que l’injection intrathécale de Naloxone, un anti-opioïde, diminue ce nombre. Ceci suggère que les opioïdes endogènes exercent une influence inhibitrice importante sur le générateur spinal de l’éjaculation.

C’est afin de tester cette hypothèse que les auteurs ont entrepris cette étude. Pour cela ils ont utilisé un modèle de rat spinal, c'est-à-dire ayant subi une section médullaire. Ils ont enregistré par l’électromyogramme le schéma des contractions motrices éjaculatoires des muscles bulbo-spongieux qui ont constitué les marqueurs physiologiques de l’éjaculation. Ils ont induit celle-ci par stimulation sensorielle répétée après injection intraveineuse d’un agoniste opioïde, la morphine, ainsi que d’un antagoniste opioïde, la Naloxone. Les résultats ont montré que la morphine inhibait tandis que la Naloxone au contraire induisait l’expression du schéma moteur éjaculatoire. Le prétraitement par la Naloxone prévenait de façon dose dépendante les effets inhibiteurs de fortes doses de morphine. Enfin le phénomène d’inhibition de la réponse éjaculatoire induit par la stimulation urétrale répétée pouvait être retardé, et la capacité éjaculatoire augmentée, par l’injection de Naloxone.

Les auteurs ont conclu que l’ensemble de ces résultats supportaient de façon cohérente l’hypothèse selon laquelle les opioïdes endogènes modulent l’activité du générateur spinal de l’éjaculation en exerçant une influence inhibitrice.

Dans la discussion, les auteurs soulignent que c’est bien  au niveau de récepteurs opiacés localisés dans les circuits médullaires qui englobent le générateur de l’éjaculation que la morphine a agi dans leurs expériences, puisqu’ils ont utilisé le modèle de rat spinal. Un des éléments intéressants de leur étude concerne les mécanismes sensoriels qui sont capables d’inhiber la séquence motrice éjaculatoire rythmique au niveau du générateur spinal. Ces mécanismes semble être à leur tour inhibés ou retardés par l’injection de Naloxone suggérant l’implication d’un mécanisme endogène médié par le système opioïde dans ce phénomène inhibiteur déclenché par la stimulation génito-sensorielle. Peut-être un tel mécanisme inhibiteur est-il impliqué dans l’éjaculation retardée humaine ? On connaît un autre phénomène capable d’inhiber la fonction sexuelle, y compris éjaculatoire, et qualifié de « sexual exhaustion » (épuisement sexuel). Il s’agit d’une inhibition prolongée du comportement sexuel en réponse à des éjaculations répétées lorsqu’on laisse les rats copuler sans limite. Ceci évoque la phase réfractaire de l’homme, et les mécanismes de satiété sexuelle. Les systèmes noradrénergiques et sérotoninergiques semblent impliqués dans ce phénomène d’épuisement sexuel. Différents travaux ont montré que des systèmes opioïdes étaient également impliqués. Les systèmes opioïdes endogènes jouent donc un rôle dans certains des mécanismes impliqués dans l’inhibition centrale de l’éjaculation, et leur effet peut s’exercer soit au niveau cérébral, soit au niveau médullaire.

Une autre donnée intéressante de cette étude est que l’effet inhibiteur des agents de type opioïde testés dans cette étude a concerné non seulement l’éjaculation, mais aussi l’érection, en dépit de l’importante facilitation de l’érection qu’on observe normalement après transsection de la moelle épinière. Dans cet article, l’administration systémique tant de la morphine que de l’anti opioïde Naloxone a inhibé l’érection. Ceci montre que l’effet inhibiteur des systèmes opioïdes endogènes s’exerce, au moins chez le rat, de façon différente sur l’éjaculation et sur l’érection qui l’accompagne. Tandis que la réponse éjaculatoire peut être facilitée par la Naloxone et inhibée par la morphine, l’érection est quant à elle inhibée par les deux types d’agents.

En conclusion cet article établit de façon indubitable l’effet inhibiteur des systèmes opioïdes endogènes sur les mécanismes de l’éjaculation. Cet effet inhibiteur s’exprime à un niveau de la moelle épinière correspondant à celui du générateur spinal de l’éjaculation. Bien que ces données ne concernent pour l’instant que le rat, elles sont particulièrement intéressantes au moment où plusieurs essais cliniques viennent de débuter afin de tester les effets inhibiteurs potentiels d’une substance à activité opioïde, le TRAMADOL, dans l’éjaculation prématurée humaine. Le Tramadol s’est déjà montré supérieur au placebo dans deux études pilotes en double insu.