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Orgasme au féminin : Actualisation des données et revue de littérature récente

Dr Marie-Hélène Colson, Marseille, France

Alors que l’orgasme masculin n’a jamais vraiment suscité de controverses ni de débat particulier, celui des femmes est l’objet d’une interrogation permanente depuis le milieu du XIX° siècle, profondément liée à l’évolution de leur statut identitaire et social. Il est quasiment possible de lire l’histoire récente des femmes au travers des grands débats d’idées qui nous agitent depuis prés de deux siècles sur la nature de leur jouissance, vaginale ou clitoridienne. Ils ont longtemps nourri les interminables controverses sur l’hystérie, puis les revendications des mouvements féministes, pour venir se focaliser autour de celles suscitées par le point G dans les années quatre-vingt.

Une entité anatomo-fonctionnelle orgasmique

Nous savons maintenant, qu’il semble bien exister non pas un point précis, comme cela avait pu être identifié avec le point G en 1981, mais bien plutôt une zone du vagin de sensibilité particulière, et faisant partie d’une véritable entité anatomo-fonctionnelle reliant vagin, urètre, anus et clitoris, à l’origine du plaisir chez la femme, comme l’a bien démontré Helen O’Connell depuis 1998.

La face antérieure du vagin, jouant le rôle d’un organe actif, permet la transmission de l’excitation vers le clitoris au moyen de l’étirement des ligaments qui s’y insèrent, pendant les mouvements de va et vient. La sensibilité de cette zone spécifique pourrait s’expliquer par le fait que les corps clitoridiens peuvent descendre et venir s'adosser sur la partie basse de la face antérieure du vagin lors d'une contraction réflexe ou volontaire des releveurs de l'anus, comme l’ont démontré en 2007 et 2009 Foldes et Buisson. Des phénomènes de pression vasomotrice prouvés par Imbimbo et al. , viennent s’y exercer , en interaction avec ceux, neuromusculaires, déjà décrit par Shafik en 2000. Les données, déjà anciennes de Krantz , tout autant que celles, plus récentes de Hilliges et al , semblent aller dans ce sens en mettant en avant l’importante innervation de la partie antérieure du vagin, bien supérieure à ses autres parties,

Cerveau hormones et motivation

Les organes génitaux externes ne sont pas seuls en cause dans le déclenchement de l’orgasme, et nous en connaissons mieux aujourd’hui les enjeux cérébraux, hormonaux, cognitifs et motivationnels.
Mah et Binik avaient démontré en 2001 que le premier orgasme d’une femme est toujours déclenché par l’excitation de ses organes génitaux externes. Mais par la suite, il a été largement mis en évidence que d’autres zones érogènes peuvent fréquemment intervenir dans le déclenchement des suivants, et que la stimulation peut même être uniquement mentale. B. Whipple et BR Komisaruk ont même démontré la capacité de réorganisation des zones érogènes au niveau des structures corticales chez les femmes paraplégiques après blessure médullaire.

L’implication des structures sous corticales et du système limbique semble, tout particulièrement chez la femme, faire de l’orgasme un processus principal réflexe non conscient, sous tendu par une expérience affective et émotionnelle, qui se renforcerait en fonction du cycle et du statut hormonal (Gizewski, 2006). Le cortex préfrontal est connu depuis les travaux de Tiihonen, en 1994 , pour son rôle de modulation cognitive permettant ou non la diffusion de l’excitation et la progression de l’orgasme. Sans son feu vert, impossible de se laisser aller à la jouissance. En particulier, pour que les impulsions parviennent aux centres du plaisir et déclenchent l'orgasme, il faut que certains noyaux de l'amygdale, impliquée dans la peur et l'anxiété, ait été préalablement désactivés (Giorgiadis, 2006).

Pour pallier à ces désagréments, les très sérieux Morten Kringelbach et Tipu Aziz, deux chercheurs britanniques bien connus pour leurs recherches sur le rôle de cortex orbitofrontal dans le plaisir et l’excitation, et leurs avancées dans le domaine de l’électrostimulation, ont annoncé très récemment leurs travaux préliminaires sur la mise au point de puces électroniques implantées dans le cortex et qui permettraient de provoquer un orgasme à la commande (Scientific American, mai 2009).

Si le rôle de la Dopamine est connu depuis longtemps dans les deux sexes, celui de l’ocytocine semble étroitement dépendant de la spécificité de l’orgasme féminin. On sait son importance chez la femme depuis longtemps, mais des recherches plus récentes nous ont aussi appris que l’ocytocine est libérée en grande quantité pendant l’orgasme et qu’inversement c’est l’importance de sa sécrétion qui détermine l’intensité de l’orgasme (Meston, 2000 ). Elle est libérée massivement lors des caresses, ou des massages (Moberg, 1990. Nous savons depuis les travaux d’Elizabeth Lloyd que sa sécrétion augmente avec le baiser, les caresses, les pensées amoureuses, le son de la voix aimée. Nous avons appris récemment que l’ocytocine joue aussi un rôle déterminant dans la monogamie chez le rat (Bielsky et Young ), et les travaux d’Hélène Fisher nous ont depuis déjà une décennie, familiarisés avec l’importance de son rôle dans l’attachement.

D’autres études récentes viennent renforcer l’idée du rôle clé des émotions, du sentiment amoureux et de l’attachement dans l’orgasme féminin, comme celle d’Ortigue, qui postule que la qualité et l’intensité de l’orgasme féminin dépendent de l’émotion amoureuse et sont sous tendues par l’activation de la partie antérieure gauche de l’insula.

Les nouveaux défis de la sexualité féminine aujourd’hui : une « vaginalité » qui ne doit plus rien à l’homme

Plusieurs publications de ces dernières années, et l’interprétation des données scientifiques qui en est faite par leurs auteurs, semblent bien marquer un tournant décisif dans nos représentations de la sexualité féminine.

L’orgasme vaginal est, en 2009, revendiqué par certains auteurs comme le seul à même d’apporter une solide santé et la meilleure qualité de vie sexuelle, voire de qualité de vie tout court. Pour Harris et al, en 2008, les femmes qui n’ont pas cette compétence et qui présentent des difficultés orgasmiques, semblent bien instables émotionnellement, fermées aux expériences nouvelles, de nature introverties…. Pour d’autres encore, dans un article de Brody de 2008, l’absence de jouissance vaginale, comme du temps de Freud, apparait comme très révélatrice de défenses immatures.

Une étude britannique de 2009 portant sur 2035 jumelles tente de mettre en évidence la corrélation entre un score très bas d’intelligence émotionnelle et l’incapacité à avoir un orgasme. Rappelons que l’intelligence émotionnelle a été redéfinie par son inventeur, Daniel Goleman, en 2006, comme une certaine forme d’habileté à accepter et à savoir réguler ses émotions en les intégrant dans des rapports harmonieux avec les autres.

L’accent est donc bien mis aujourd’hui, comme au XIX° siècle, sur le primat de la jouissance vaginale, mais une jouissance vaginale qui aurait changé de nature et qui célèbrerait une certaine forme d’appropriation de leur corps et de leur vagin par les femmes, davantage que la soumission passive au plaisir masculin.

Les représentations actuelles de la femme moderne, plutôt active et dominante, semblent bien étayées par l’image d’un orgasme résolument vaginal, où l’homme n’est plus, comme par le passé, le dispensateur exclusif de la jouissance, mais le partenaire éventuel d’un plaisir revendiqué comme une affirmation individuelle. Cette image est d’ailleurs renforcée par l’usage de « Sex Toys », version modernisée et « branchée » du vibromasseur, qui ne sont pas particulièrement réservés aux femmes seules de plus en plus nombreuses dans notre société occidentale, mais permettent à toutes d’afficher une sexualité active et identitaire. Et pour Herbenick, en 2009, cela serait même un signe et une garantie de bonne santé durable.

Et les hommes ?

Les hommes de leur côté, ne semblent pas vraiment rassurés par ce qu’ils présument de cette nouvelle féminité apparemment avide de performances sexuelles accrues. Ils se sentent dès lors tenus d’assurer une pénétration de longue durée et de bonne rigidité, sans pouvoir vraiment espérer penser se rattraper avec des préliminaires, espoir que leur enlève la toute dernière publication de Weiss et Brody, qui met l’accent sur le fait qu’une pénétration durable est plus à même de satisfaire une femme que des jeux préliminaires longs .

Il leur est cependant possible de sélectionner leurs partenaires et de repérer les femmes vaginales à leur démarche, elle-même conditionnée par la tonicité de sa musculature abdomino-pelvienne si l’on en croit certains auteurs. Et pour ceux qui n’auraient pas le coup d’œil assez précis, le recours à la technologie, qui permet aujourd’hui de mesurer par ultrasonographie l’épaisseur de la paroi antérieure du vagin, semble bien à même de leur indiquer l’aptitude d’une femme à pouvoir déclencher une jouissance vaginale.

Le concept d’unité fonctionnelle et anatomique vulve/ clitoris/ vagin/urètre/ anus, permettra peut être aussi aux hommes de dissiper l’un des mystères de la sexualité féminine qui les a toujours profondément troublés, celui de la simulation de l’orgasme par les femmes. C’est en tout cas ce que défendent Kortekaas et Georgiadis, pour lesquels les contractions anales, mesurées par les variations de pression rectale, seraient un excellent marqueur de l’obtention objective d’un orgasme. Leur article a d’ailleurs donné le coup d’envoi d’une longue polémique avec Roy Levine dans les « Archives of Sexual Behaviour » , celui-ci leur reprochant de ne pas avoir cité ses publications plus anciennes portant sur le même sujet : comment détecter la jouissance d’une femme.

Quant à la fonction du clitoris, elle reste aujourd’hui encore inconnue, depuis que Elisabeth Lloyd a bien confirmé son absence d’implication dans la reproduction. Et c’est peut être le biologiste et philosophe Stephen Jay Gould qui a raison quand il nous dit que le clitoris n’est qu’« un heureux hasard que la nature a oublié de désactiver »

La jouissance des femmes semble encore de nature à continuer de suivre l’évolution de l’espèce humaine, en la compliquant apparemment inlassablement, et sans jamais cesser de nous étonner. En Chine, où l’on n’a droit qu’à une seule maternité, les femmes annoncent des orgasmes plus fréquents et plus intenses avec des hommes fortunés, si l’on en croit le très sérieux « Evolution and Human Behaviour ». Les auteurs de cette publication très documentée portant sur 5000 femmes chinoises, Pollet et Nettle, y voient un exemple probant de comportement d’adaptation à un nouveau type de contrainte, et peut être y assiste t’on à l’avènement de nouveaux, et originaux, critères de sélection pour garantir les meilleures chances d’avenir à ces enfants à la fois tant désirés et très investis.

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