Psychologie

Que sait-on aujourd’hui de l’effet placebo dans le traitement des Dysfonctions Sexuelles Féminines ?

Analysé par Jacques Buvat, Lille, France

D’après la revue systématique de A. Bradford et C. Meston, Journal of Sex and Marital Therapy, 2009 

Dans cet article, deux célèbres psychologues de l’université d’Austin, au Texas, constatent l’efficacité seulement relativement modeste des traitements pharmacologiques des Dysfonctions Sexuelles Féminines (DSF) testés jusqu’à présent dans des essais randomisés avec groupe témoin. Par contre l’effet placebo était plutôt marqué dans les mêmes essais. C’est ce qui les a incitées à entreprendre une revue systématique des essais contre placebo publiés entre 1997 et 2007, et de  centrer leur analyse sur les résultats des femmes qui recevaient le produit inactif, dans l’espoir d’en découvrir un peu plus sur l’énigmatique effet placebo. Leur article s’annonçait donc a priori passionnant.

Un premier groupe de 16 articles avait testé contre placebo l’administration ponctuelle d'un médicament. Faute de détails suffisants les études n'ont malheureusement permis de déterminer ni l'amplitude, ni la signification statistique de l'effet placebo dans ce type de conditions expérimentales.

Par contre 16 des 25 articles susceptibles de fournir des informations quant à l'effet placebo au cours des études d'efficacité à long terme,  comportaient assez de précisions pour une analyse. Dans la plupart de ces études, les femmes du groupe placebo avaient rapporté des améliorations statistiquement significatives d’un ou de plusieurs critères principaux d’évaluation par rapport au niveau basal. Bien que les réponses aient varié selon les populations et les méthodologies, les tailles d’effet thérapeutique du placebo se situaient en général dans la zone d’efficacité modérée.

Quatre études avaient été consacrées aux effets du Sildénafil chez des femmes souffrant de troubles de l'excitation. Deux avaient inclus des femmes ménopausées : 44 % des femmes de chaque étude rapportèrent un certain degré d'amélioration de leur fonction sexuelle sous placebo. Par contre les deux autres qui n'avaient inclus que des femmes non ménopausées, ne montrèrent strictement aucun effet du placebo.

Sept autres études étaient consacrées à l'administration transdermique de testostérone sous forme de patchs ou de crème. De nouveau la seule ayant inclus des femmes non ménopausées fût également la seule qui ne rapporta pas d'augmentation de l'intérêt sexuel sous placebo. Parmi les six autres, toutes consacrées à des femmes ménopausées, et incluant les études du patch Intrinsaâ, les taux de désir ou d'intérêt sexuel augmentèrent significativement par rapport aux taux de base chez les femmes sous placebo, avec des effets de  taille variant de 0.28 à 0.53 selon les études. La diminution de la souffrance psychologique fût également significative sous placebo dans plusieurs études.

Les autres études étaient consacrées à des populations hétérogènes de femmes en période d'activité génitale. Parmi celles-ci trois études consacrées aux effets des inhibiteurs sélectifs de la recapture de la sérotonine, dont deux rapportèrent des effets modérés du placebo sur différents paramètres  de la fonction sexuelle.

Dans la discussion les auteurs concluent qu'il n'est pas rare d'observer un effet placebo significatif et souvent substantiel dans le traitement médical des DSF. Beaucoup d'hypothèses ont été proposées pour expliquer son mécanisme, mais elles s'articulent principalement autour de deux théories dominantes :

  •  L'effet placebo peut être une réponse à un stimulus conditionné. L'effet d'un traitement actif sur des mécanismes physiologiques peut induire un conditionnement qui entraînera la répétition de l’effet physiologique après exposition à une procédure dont l'aspect général évoque le stimulus actif, bien qu'il n'y ait pas cette fois stimulation réelle. C'est la théorie Pavlovienne classique. Mais cette théorie ne s'applique pas aux études en double insu contre placebo avec groupe parallèle, protocole le plus souvent utilisé pour les DSF, puisqu'il n'y a pas eu dans ces cas exposition préalable des femmes du groupe placebo à un stimulus actif.
  •  L'autre hypothèse est que l'effet placebo résulte des attentes de l'individu en termes de  soulagement, ou de tout autre effet bénéfique que pourrait lui apporter le placebo. Quelques données expérimentales suggèrent en effet qu’une manipulation des attentes basée sur la suggestion (fausses informations sur la réponse au stimulus) peut influencer le degré d'excitation physiologique en réponse à la stimulation sexuelle.

Les auteurs font aussi remarquer que la démonstration de la réalité d'un effet placebo nécessiterait la comparaison avec une absence de tout traitement, ou une liste d'attente, ce qui n'a jamais été fait dans le domaine du traitement des DSF. Les différences observées sous placebo pourraient aussi bien refléter les effets du seul facteur temps ou l'effet de la répétition des mesures.

Une autre constatation intéressante a été le fait que les réponses au placebo ont été plus importantes chez les femmes ménopausées que chez les femmes en période d'activité génitale. Dans les essais Sildénafil, l'absence de toute réponse au placebo n'a été observée que chez les femmes en période d'activité génitale.

La méthodologie utilisée pourrait également influencer l'effet placebo. Il est remarquable que dans quatre études consacrées aux patchs de testostérone et ayant utilisé une méthodologie identique, l’amplitude de l’effet du placebo sur les critères d'efficacité principaux s’est avérée très proche.

Au total les auteurs ont manifestement fait beaucoup d’efforts pour tirer la substantifique moelle de cette revue systématique des données objectives disponibles pour nous aider à comprendre l’effet placebo dans le traitement des DSF. Mais le résultat est décevant. Il semble bien exister un effet placebo d’amplitude modérée chez les femmes qui souffrent de DSF, encore que la démonstration définitive reste à apporter dans ce domaine par des études placebo versus pas de traitement. Cet effet semble plus important chez les femmes ménopausées que chez celles qui sont en période d’activité génitale. Parmi les DSF, c’est chez les femmes qui souffrent du désir sexuel hypoactif qu’il est le plus marqué. Mais rien ne transparaît quant à la nature de l’effet placebo, son mécanisme. Des études centrées sur ce seul objectif, démonstration et tentative d’élucidation de l’effet placebo, et non de l’effet du médicament actif, seraient nécessaires pour y voir plus clair.